|
Victor Hugo
Choses vues
1830-1848
Édition d'Hubert Juin
Éditions Gallimard,1972 - Texte intégral en
deux volumes - folio classique
ISBN 2-07-040216-9 - site web :
www.gallimard.fr
1846
(...)
Hier, 22 février, j'allais à la Chambre des
pairs. Il faisait beau et très froid, malgré le soleil et midi. Je vis
venir rue de Tournon un homme que deux soldats emmenaient. Cet homme était
blond, pâle, maigre, hagard ; trente ans à peu près, un pantalon de grosse
toile, les pieds nus et écorchés dans des sabots avec des linges sanglants
roulés autour des chevilles pour tenir lieu de bas ; une blouse courte,
souillée de boue derrière le dos, ce qui indiquait qu'il couchait
habituellement sur le pavé ; la tête nue et hérissée. Il avait sous le bras
un pain. Le peuple disait autour de lui qu'il avait volé ce pain et que
c'était à cause de cela qu'on l'emmenait. En passant devant la caserne de
gendarmerie, un des soldats y entre, et l'homme resta à la porte gardé par
l'autre soldat.
Une voiture était arrêtée devant la porte de la caserne.
C'était une berline armoriée portant aux lanternes une couronne ducale,
attelée de deux chevaux gris, deux laquais en guêtres derrière. Les glaces
était levées, mais on distinguait l'intérieur tapissé de damas boutons
d'or. Le regard de l'homme fixé sur cette voiture attira le mien. Il y
avait dans la voiture une femme en chapeau rose, en robe de velours noir,
fraîche, blanche, belle, éblouissante, qui riait et jouait avec un
charmant petit enfant de seize mois enfoui sous les rubans, les dentelles
et les fourrures.
Cette femme ne voyait
pas l'homme terrible qui la regardait.
Je demeurai pensif.
Cet homme n'était plus pour moi
un homme, c'était le spectre de la misère, c'était l'apparition, difforme,
lugubre, en plein jour, en plein soleil, d'une révolution encore plongée
dans les ténèbres, mais qui vient. Autrefois le pauvre coudoyait le riche,
ce spectre rencontrait cette gloire ; mais on ne se regardait pas. On
passait. Cela pouvait durer ainsi longtemps. Du moment où cet homme
s'aperçoit que cette femme existe, tandis que cette femme ne s'aperçoit
pas que cet homme est là, la catastrophe est inévitable.
(...)
CHOSES VUES
. Souvenirs, journaux, cahiers [1972] . Édition de Hubert Juin.
Nouvelle édition en deux volumes en 1997.
TOME I : 1830-1848, 860 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm.
Collection Folio classique (No 2944) (1997), Gallimard -memo.
ISBN 2070402169
TOME II : 1849-1885, 1020 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm.
Collection Folio classique (No 2945) (1997), Gallimard -memo.
ISBN 2070402177
le même ouvrage . Édition de Hubert Juin.
Édition révisée, 1428 pages, 44 ill., sous couv. ill., 140 x 205 mm.
Collection Quarto (2001),
Gallimard -memo. ISBN 2070763919
Le résumé du livre sur
:
www.gallimard.fr

« retour |