La boîte noire - Poèmes
Que reste-t-il à l'homme privé d'Histoire sinon le désir d'amour et de tendresse. Et faute d'amour suffisant, la colère et la révolte. Je t'aime écrit l'auteur mais avec quoi écrire ?
Ces poèmes oscillent dans ce questionnement, entre l'amour si difficile à donner ou à recevoir et la banalité de la violence si insupportable. Si tu détruis un pont, qui recoudra les terres ? Que peuvent nos fragiles lignes magie mots face à la barbarie ? Face à la vie ? Face à la mort ? Dire qu'on aime et crier sa révolte sont ici les deux faces de l'être contrarié. Entre espoir et désespoir surtout pas de silence, surtout pas d'indifférence. Dire haut ce qui insupporte et tout aussi haut combien fort peut être l'amour.
L'Harmattan - ISBN 2-7475-0234-1
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extraits - © L'Harmattan, 2001

Hygiène de vie

penser à surveiller
mon poids
mon racisme
ma violence
mon alcoolisme
mon tabagisme
mon irascibilité
mon cynisme
mon arrogance
mon idéalisme
mon mépris
ma misanthropie
ma névrose
mes colères
ma lâcheté
et ma perfection

 


Ispagnac (près de Mendes) - Lozère (48)

Le pont

si tu détruis un pont où passeront les eaux
si tu détruis un pont où passeront les mots
si tu détruis un pont où passeront les amants
si tu détruis un pont où passeront le sel et le vin
si tu détruis un pont où passeront ceux qui vont seuls
si tu détruis un pont où passeront les étrangers
si tu détruis un pont où passera la vie
si tu détruis un pont qui recoudra les terres

Brother

je suis un nègre
je suis ton frère
comme toi je souffre
comme toi je suis enchaîné

je suis un nègre
je suis ton frère
comme toi ils m'ont marqué
comme toi ils m'ont giflé

je suis un nègre
je suis ton frère
comme toi ils m'ont fouetté
comme toi ils m'ont insulté

je suis un nègre
je suis ton frère
comme toi ils ont mis des fers à mes pieds
comme toi ils ont mis un carcan à mon cou

je suis un nègre
je suis ton frère
comme toi ils m'ont arraché la langue
comme toi ils ont rempli ma bouche de sable

je suis un nègre
je suis ton frère
j'ai honte mon frère
chante chante avec moi

je suis un nègre
je suis ton frère
j'ai honte mon frère
prie prie avec moi

la vie se conjugue
au passé compliqué
au présent aléatoire
au futur improbable
au présent antérieur
au passé décomposé
au subjonctif imparfait
rarement au présent simple

Mon amour qui es sur terre
Que ton nom soit sanctifié
Que ton règne s'éternise
Que ta volonté soit fêtes
Sur la terre comme au ciel
Donne moi tes riens quotidiens
Pardonne moi mon enfance
Comme tu pardonnes à ceux qui t'ont offensé
Induis moi en tentation
Et délivre moi de l'idéal
Car c'est à toi que j'appartiens
Chaque jour
Au jour le jour
Et pour toujours
Ainsi sois-tu
Your man

L'amour braille

la caresse est timide
la caresse ferme les yeux
la caresse est aveugle
l'amour braille
c'est une main
qui va
qui vient
qui ne sait où elle va
où elle va se poser
ce sont cinq doigts
intelligents
autonomes
inventifs
jaloux
rivaux
ce sont cinq garnements qui jouent ensemble
faussement confus
hypocritement retenus
la main hésite à se poser
sur une épaule
sur un cou
sur un bras
sur un sein
sur une fesse
toute rondeur l'attire
parfois la main s'arrête sur un doigt
un doigt effleure un doigt
parfois la main enhardie
s'insinue sous un élastique
s'attarde sur une naissance
dénombre
évalue
insinue
polie la main attend approbation
hésite à s'imposer
la caresse est là
dans cet instant non encore advenu
et pourtant déjà achevé
la caresse a lieu dans cet instant suspendu
à venir et déjà survenu
elle est au toucher
ce que le bruit est au bruissement
approuvé elle meurt
la caresse est une invite à une invitation

           
           

La trousse

à la papeterie
j'ai fait provision
d'ustensiles divers
ma trousse contient
désormais
des stylos de couleurs
à écrire l'amour arc-en-ciel
une règle à tracer des courbes
de la colle à sentiments
et une gomme
multi-usages
à effacer
la tristesse
l'égoïsme
la haine
et les découverts bancaires
nous voilà parés

PROSE DE LA VOLGA

à Blaise Cendrars

Je suis à Saint-Pétersbourg
la ville aux soixante fleuves
et aux 360 ponts
Petrograd sur la Neva
Leningrad puisque Lénine est né là
Dans la salle voûtée du café Pouchkine
à l'angle d'un canal et de la perspective Nevski
on boit toujours du café et de la Vodka poivrée
on mange des gâteaux au chocolat
quatre arbres lampadaires indiquent les saisons
Pouchkine et Dostoïevski
ont des téléphones portables
et tout se paye en dollars
Après avoir bu un café
vers quatre heures de l'après midi
la neige était haute
Pouchkine partit un jour de là
se faire tuer en duel
Quel âge avait-il ? 38 ans ?
Etait-ce pour Nathalie ou pour Tatiana ?
C'était par jalousie en tout cas

Sur les trottoirs des larges avenues
je croise des filles grandes et belles
perchées sur de longues et fines jambes
qui disparaissent sous des minijupes noires

J'occupe la cabine 322
sur le pont supérieur du Novikov Priboï
du nom de cet écrivain marin et aventurier

(...) lire la suite pages 112 à 127         Commander

Les inventeurs

les italiens ont inventé la maçonnerie
les suisses ont inventé les banques
les vietnamiens le pousse-pousse
et les espagnols la corrida

les belges ont inventé les frites
les japonais les kamikazes
les allemands l'opéra
et les russes la vodka

les anglais ont inventé le rugby
les écossais le whisky
les américains les indiens
et les chinois la muraille

les français ont inventé la contestation
les grecs ont inventé les armateurs
les siciliens la mafia
et les irlandais le shetland

les norvégiens ont inventé les vikings
les danois la petite sirène
les brésiliens le football
et les polonais le pape

les autrichiens ont inventé le nazisme
les chiliens Pinochet
les roumains Ceaucescu
et les serbes Milosevic

les hollandais ont inventé les tulipes
les islandais l'eau chaude naturelle
les argentins le tango
et les monégasques le paradis fiscal

c'est drôle tous ces gens qui ne savent inventer qu'une
seule chose

© L'Harmattan, 2001

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