La Corrida des Ombres - Textes et photographies
La corrida comme le réel tiennent au même mystère : éphémères on n'en saisit jamais que les ombres. "Ne fût-ce que l'ombre d'une corne de taureau" écrivait Michel Leiris. Et Picasso, pour peindre ses tauromachies, a dérobé les ombres portées sur le sable de l'arène comme si l'ombre était plus vraie que la réalité indicible. L'écriture est l'ombre portée de l'écrivain, elle est une figure de sa vérité projetée. Au détour d'une métaphore le réel ne livre que ses fantômes en négatif.
Les textes et les photographies de Francis Ricard sont une tentative pour pénétrer le secret insondable de la corrida. Écriture de l'ombre, ombre de l'écriture ; ombres de la corrida, corrida des ombres.
Textes et photographies - volontairement non datées et non situées - s'interpellent et de ce dialogue naît l'ombre de la vérité, une vision personnelle parce que l'essence de la corrida est inaccessible.
Faute de déchiffrer le sens insaisissable, l'auteur choisit de lâcher la proie pour l'ombre.
Les Édition Atlantica
- ISBN 2-84394-637-9     Commander

 
     


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extrait - © atlantica, 2003

Le verrou

         à Serge Brugiolo dit "Séssé"

glong glong
on a tiré le verrou
du noir labyrinthe
mugit la langue ancestrale

glong glong
on a tiré le verrou
on a débâillonné
la langue en sabots

glong glong
la langue fauve surgit
la langue sale
la langue rustre

glong glong
on a tiré le verrou
on a ôté le bâillon
de la bouche bâillonnée

glong glong
la bouche éructe
la bouche éructe
la vieille langue rustre

glong glong
la vieille langue rustre
parle les mots d'autrefois
les mots sauvages d'autrefois

glong glong
la langue pleine de poils
dit la peur d'autrefois
la sauvagerie naturelle
la violence d'autrefois

glong glong
l'aristocrate et le bourgeois
le pauvre et le riche
tirent le verrou
de la langue ancestrale

glong glong
ils ont oublié leur vérité
ils ont oublié leurs poils
ils ont oublié leur fierté
ils ont oublié leur violence

glong glong
ils ont porté leurs escarpins
ils ont porté leurs cravates
ils ont porté leurs bijoux
ils ont porté leurs cigares

glong glong
ils vont châtier ce passé
châtiment rituel six fois répété
triomphe de l'ordre
gloire de la beauté surveillée
éloge funèbre du passé renié

on a tiré le verrou
on a rebâillonné la langue
la langue rustre
la langue sauvage
la langue pleine de poils
la langue qui pisse en public
la langue qui tire la langue

glong glong
la langue est tuée
la terre est tue
à la tertulia on l'évoque
la langue morte
la langue châtrée
en langage châtié
logique et policé
d'ordre rhabillé

© atlantica, 2003

 

 

 

 

 

 

 

 

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