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extraits
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© L'Harmattan, 2002
Je n'ai jamais eu de montre qui donnait
l'heure juste. Ni celle de mon enfance, ni celle de mon adolescence, ni
celle de l'âge mûr. Il arrive seulement, de temps en temps, que le temps
s'accorde aux aiguilles de ma montre arrêtée.

Conjugaison
désormais
je conjuguerai la vie
à l'exclamatif
au subjonctif injonctif
à l'impératif prescriptif
au futur inconditionnel
au parfait du bénédictif
au présent du performatif
à l'inconditionnel de l'admiratif
au plus-que-parfait de l'augmentatif
à l'essentiel du sélectif
au parfait accompli
au présent définitif
au futur plus-que-parfait
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L'horloge
il y a des horloges
détraquées
elles sonnent
à contretemps
et
des
horloges
justes
elles sonnent
au
bon moment
elles sonnent
l'heure juste
juste l'heure
et
tout arrive
au
bon moment
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Nous habitons les livres
nous avons assemblé des planches
vulgaires
et nous avons construit une bibliothèque
autour des livres
puis autour des livres
puis autour des planches
vulgaires
nous avons bâti une maison
de planches
vulgaires
dont les noeuds du bois
étaient nos oeuvres d'art
dont les craquelures
étaient les failles
où circulait notre souffle
une maison de planches
vulgaires
dont les livres
étaient les fondations
dont les livres
étaient les poutres
dont les livres
étaient les murs
dont les livres
étaient le toit
et nous avons poussé la porte
la porte des livres
et nous avons habité
le livre

Les volets
derrière les volets
j'avais enfermé
mon amour volé
à l'abri des persiennes
j'avais oublié
qu'au village
les volets entrebâillés
trahissent des regards
les volets ont des yeux
les interstices à rumeurs
et les planches disjointes
font office de judas
j'avais oublié
qu'au village
ils appellent ces volets
des jalousies

Les cicatrices
nos cicatrices
cousent à jamais
nos blessures
mais ignorent
nos guérisons
raconte moi
tes cicatrices
dis moi les secrets
qu'elles taisent
je voudrais les rouvrir
pour tout savoir
de tes secrets cicatrisés

Promesse
aperçu seulement un instant
ce que cèle le ciel
instant suffisant
avant que
le vol à tire-d'aile
de l'oiseau-lyre
scelle d'un zip
ce ciel receleur de secrets

LE CAILLOU
OU
LA LANGUE MINERALE
as-tu dit bonjour à ton caillou ce matin ?
(...) lire la suite pages 45, 46, 47, 48, 49,
50, 51.
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LES MOTS CARAVANIERS
j'ai attendu
tout un cycle
de lune
l'arrivée
des caravanes
de chameaux
c'était dans
ce village
aux confins
du Mali
près du fleuve Niger
j'ai attendu
tout un cycle
de lune
l'arrivée
des mots caravaniers
j'ai attendu
les vénérables
hommes
sous l'arbre
vénérable
les femmes oasis
aux seins nus
arboraient
fièrement
leur beauté
grillagée
de henné
elles allaient
indifférentes
portant haut
leur chevelure
de pièces d'argent
les perles
de leurs yeux
et les dessins
géométriques
de leur peau
tailladée
(....) suite pages 56, 57, 58, 59, 60, 61.

La prison des mots signifiants
un mot
a frappé
ce matin
au carreau
de ma chambre
un mot
égaré
évadé de la prison
de la prison des mots
signifiants
un mot ailé
voyageur affamé
apeuré
j'ai su
on l'avait chassé
à coups de cailloux
de tous les lieux
où il s'était posé
j'ai su
on l'avait traité
d'indésirable
partout
où il avait
volé
j'ai su
toutes
les fenêtres
s'étaient
refermées
et les portes
et les mains
et les mangeoires
(...) suite pages 71, 72, 73.

Le supermarché des mots
bientôt ils achèteront les mots
bientôt
quand les mots
seront aussi
à leur tour
une marchandise
bientôt
quand on jettera les mots
quand on jettera les mots
comme on jette une boîte de conserve
comme on jette un kleenex
comme on jette un emballage de carton
bientôt quand on jettera les mots
il faudra acheter les mots
pour écrire un poème
pour écrire une chanson
pour écrire une lettre d'amour
(...) suite pages 74, 75, 76, 77

AU MOMENT
DU DÉLUGE
OÙ ÉTAIT
LA BALEINE
?

Le clou
les morts ne meurent pas
comme aux tapisseries des murs
des maisons abandonnées
lorsque les cadres ont été retirés
il reste d'eux
une ombre claire
qui ne s'efface pas
souvenir d'un dessin d'autrefois
et un clou
présence indéfectible
qu'il y eut là
autrefois
quelque chose
une absence indéchiffrable
à ceux qui n'ont pas connu
la maison
avant

un ado de 19
à Robert Desnos
en 1919
aux relevailles de la guerre
un ado de 19
19 ans à peine
ouvre ses grands yeux
sur le rêve tout neuf
ses mots tout neufs
de 19
éblouissent
la poésie fera peau neuve
Paris 1919
ils sont tous là
tous ont 19
19 ans à peine
Aragon Péret Picabia
Soupault Artaud Duchamp
Eluard Breton Crevel
Vitrac Tzara Vaché
De Chirico Ernst Cravan
passe Desnos
il sera de l'aventure
de la neuve aventure
en avant la poésie
ils assoient la beauté sur leurs genoux
et fouette cochet
ils dorment éveillés
au cri de liberté
se réveillent hypnotisés
ils iront à l'inconnu
Baudelaire et Rimbaud
ont ouvert la voix
mais sont restés
au bord du gouffre
eux feront le grand plongeon
corps et biens s'il le faut
bonne et mauvaise fortune
en avant vers les destinées arbitraires
en 1928 Foujita a 36 ans
Desnos 28
Youki n'en a que 19
19 ans à peine
Neige Rose fond entre deux génies
on s'arrange
pendant trois ans
puis Foujita renonce
pour lui ce sera le Brésil
1919 - 1939
20 ans de bonheur
20 ans de bonheur tout neuf
puis c'est 39
ils n'étaient pas de 14
ils seront de 39
cette guerre de 40
ils s'en moquent
ils ont 40
40 ans à peine
et un bonheur tout neuf
mais il faut AGIR
Desnos choisit la Résistance
un salaud rôde
et le dénonce
il y a toujours un salaud qui rôde
et vous dénonce
c'en est fini pour Desnos
c'est Compiègne puis Auschwitz
c'est Buchenwald puis Térézine
Desnos ferme ses grands yeux d'enfant
il a 45 ans
il meurt d'épuisement
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